Ce fut l’un des maîtres mots de
Bruno Beschizza : « Je veux du « beau » pour les
Aulnaysiens ». On pourrait se demander pour quels Aulnaysiens, mais ce
n’est pas là l’essentiel. S’agissant de
notre paysage urbain, peut-on parler de « beauté » pour Aulnay ?
Il est vrai que beaucoup d’habitants sont attachés à leur cadre de vie,
rehaussé par ce qu’on peut considérer comme des éléments patrimoniaux :
bâtiments dotés d’une véritable qualité architecturale, jardins, parcs, arbres
isolés ou alignements remarquables.
Cependant Aulnay est marqué par
un profond contraste entre deux espaces urbains : celui du sud et du Vieux
Pays, où domine l’habitat pavillonnaire, souvent d’avant-guerre, et le nord, caractérisé
par un habitat collectif avec des immeubles de grande taille construits à
partir de la deuxième moitié du XXe siècle. Ces « grands ensembles »
qui avaient leurs qualités, sont souvent dégradés, et dans leur conception,
généralement dépréciés. La réhabilitation, voire la destruction, sont de mise
pour les plus anciens, tandis que de nouvelles constructions, aux formes moins
monotones, apparaissent, principalement dans le cadre d’un grand projet de
« rénovation urbaine ». Cette
transformation matérielle pose principalement le problème des évolutions
sociales, ce qui n’est pas le sujet de la présente réflexion. La question de la
beauté de ces quartiers en mutation ne peut être abordée avant la fin de cette
phase de transformation. Mais elle appartient essentiellement aux habitants
eux-mêmes, et passe par la réponse à deux questions : aiment-ils leur
quartier, et si oui, pourquoi ? On peut déjà imaginer que dans cet habitat
collectif très dense, l’intensité des relations humaines, porteuses de plaisirs ou de désagréments, prime sur toute considération
esthétique.
On peut aussi poser comme
corollaire que dans l’habitat individuel, la part des relations humaines est
moins grande dans l’appréciation du cadre de vie, chacun pouvant rester sur son
« quant à soi » et privilégier les relations humaines choisies. Dans
ce milieu démographiquement beaucoup moins dense, le plaisir du promeneur est
un élément fondamental de l’appréciation du cadre de vie. D’où vient ce
plaisir, en dehors de l’imprégnation de certains lieux par des souvenirs
d’épisodes plus ou moins heureux ?
Quel est la part du plaisir esthétique ?
La différence fondamentale entre
le promeneur et l’urbaniste, c’est que pour le second, le plan est essentiel.
Il voit d’abord les choses d’en haut, le tracé des rues. Le promeneur, lui, ne
voit que l’horizontalité des choses, le profil des rues. Et c’est dans ce
profil qu’on peut chercher quelque chose qui s’apparente à la beauté. Pour
cette recherche, une métaphore musicale peut être féconde. Les notions de
« fausse note » ou de « dissonance » sont déjà naturelles
pour désigner une incongruité dans un processus linéaire. Mais on peut aller
beaucoup plus loin et proposer une grille d’interprétation fondée sur la
comparaison entre la rue et une portée musicale.
Considérons d’abord que les notes
sur une portée sont de hauteur variable. Si elles étaient de hauteur identique,
il n’y aurait pas de mélodie, on n’aurait affaire qu’à un son continu, presque
un bruit. Rondes, blanches, noires ou croches, elles sont aussi de durée
variable. Il en est de même avec une rue d’un quartier pavillonnaire : les
variations d’espacement et de taille des maisons sont une donnée fondamentale.
Ces quartiers déjà relativement anciens n’ont rien à voir avec les lotissements
récents de la périphérie et du périurbain, généralement une répétition d’un
modèle unique, avec de faibles variations. L’uniformité et la monotonie sont
étrangères aux quartiers pavillonnaires d’Aulnay. Comme la construction de ces
pavillons s’étire sur un siècle et demi de grignotage des espaces agricoles et
forestiers, toutes les époques, tous les styles se côtoient, et le seul point
commun de ce paysage de banlieue avec celui de la ville centre, c’est qu’on
peut, comme à Paris, s’amuser à deviner à quelle époque appartient chaque bâtiment.
Le plaisir du promeneur est donc d’abord l’extrême diversité de ce bâti, chaque
maison ayant sa personnalité, et l’on peut se prendre à rêver en se demandant
si elle reflète la personnalité du propriétaire, ou si c’est le caractère de la
maison qui influe sur celle du propriétaire.
Sur une portée figurent aussi des
variations d’intensité, forte ou piano, crescendo ou decrescendo. Une rue peut
ainsi être affectée par une soudaine inflexion, la présence d’un immeuble de
grande hauteur. Pourvu qu’il n’ait pas été construit dans une époque de profonde
pauvreté architecturale, cela peut être une rupture bien venue, un point de
repère sur une horizontalité de faible hauteur.
Un élément essentiel de
l’écriture mélodique, ce sont les silences, sans lesquels il n’y a pas de respiration.
Ainsi dans une rue, il y a des espaces non construits. Un soupir, c’est un
jardin, une demi-pause, un arbre isolé, une pause, un petit parc. Ces ruptures
du front bâti jouent un rôle déterminant dans l’agrément des rues, en leur
donnant un rythme fondé sur le jeu des ombres et des lumières. Dans la
circulation de la lumière se joue l’âme d‘une rue. Faire la chasse aux
« dents creuses » et privilégier un front bâti uniforme et continu
est une erreur fondamentale, qui selon l’orientation, l’heure de la journée et
la saison, va plonger une rue dans la pénombre ou l’éblouissement. Au
contraire, il faut être attentif à partout laisser des trouées de lumière ou de
verdure.
Enfin toute mélodie s’inscrit
dans une tonalité, définie par les altérations inscrites à la clé, de do majeur
à si mineur. La tonalité d’un paysage urbain est déterminée par des matériaux
et des procédés de construction. Les pavillons les plus typiques d’Ile de
France associent meulière, brique, linteaux en fonte et carrés de céramique
colorée. Il en est de même pour les immeubles collectifs de la fin du XIXe
siècle jusqu’à l’entre-deux guerres. Les toitures en encorbellement avec
corbeaux entretoisés sont une autre caractéristique de beaucoup de faîtages
influencés par le style balnéaire. Introduire dans cet ensemble un prétendu
style Ile-de France, avec des combles faussement mansardés à pans façon ardoise
n’est qu’un alibi de promoteur pour optimiser les greniers et en faire des
appartements. Des façades lointainement inspirées du style haussmannien, agrémentées
de coupoles d’angle apportent une dissonance proche du kitsch. Le parement de
pierre de taille, totalement étranger au caractère de nos rues dénote surtout
une prétention « nouveau riche ».
Toute architecture nouvelle devrait comporter au moins quelques
citations du style traditionnel, quelques surfaces en meulière ou brique d’une
couleur voisine de celles des anciennes constructions. Ces préconisations ne
font qu’illustrer l’article 1 du règlement d’urbanisme repris au début des
règles définies pour chaque zone.
À moins que l’architecte ait
assez de talent et de liberté pour refuser le pastiche et créer un immeuble en
totale rupture, mettant en œuvre une façon vraiment contemporaine d’agencer les
volumes, les matériaux et les couleurs, et apportant ainsi une note inattendue
qui va donner à la mélodie de la rue une forte personnalité, sans doute sujette
à controverse, mais riche d’intérêt.
L’avantage de cette grille de
lecture est d’évacuer la notion de beauté qui conduit tout droit à l’impasse
« des goûts et des couleurs, etc. » qui rend impossible toute
définition et tout accord. Ce qui est possible, c’est de considérer une rue
dans son ensemble, de réaliser des préemptions pour maintenir des respirations
et des trouées de lumière, de pousser les promoteurs et les architectes à faire
preuve soit d’imagination, soit de respect pour le bâti existant. Mais cela ne
fera jamais des mélodies de nos rues des chefs-d’œuvre absolus de la musique
symphonique. Ce ne sera jamais que de la musique populaire, qui a aussi son
charme. Ce à quoi on peut et doit veiller, c’est qu’elle soit bien écrite.
R-A Bougourd,
juillet 2019